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Texte de l'article intégral

Le Bulletin des Agriculteurs

Avant de devenir l’auteur à succès bien connu, Gabrielle Roy a œuvrée comme journaliste. En octobre 1944, elle propose à ses lecteurs de découvrir une journée au marché dans la vie d’un agriculteur. (page 2)


pettes de gros coutil.  Garçons ou filles, les enfants sont de la richesse pour les maraîchers.  Et les enfants, plus tard, estimeront ainsi, en paires de bras, en support certain, leurs filles, leurs fils, tant les années ont fait solidaires et inchangées ces générations de paysans maraîchers.

 

Nous laissions une famille aux champs, dans une coulée fraîche, nous grimpions un talus et nous découvrions un autre groupe de travailleurs où il était impossible de distinguer les hommes et les femmes.  Le dimanche seulement, chacun reprend le costume, les manières de son sexe.  Alors les jeunes gens maraîchers courtisent les jeunes filles maraîchères, et, à la chaîne qui lie ce petit peuple tenace à la terre, s’ajoute un autre anneau solide.

 

Pendant une demi-heure de route, je ne me rappelle pas avoir vu une seule silhouette prenant le frais sur le pas de la porte.  Le paysage se déroulait comme une toile de fond sur laquelle un peintre aurait représenté, à intervalles réguliers, les mêmes personnages dans la même attitude.

 

Des maisons défilaient aussi qui étaient gracieuses et de belle apparence, des vieilles demeures selon le goût moderne, avec parfois des portes peintes qui rappellent les porches coloniaux, des heurtoirs de cuivre, et, toujours des vitrages clairs, luisants où se mirent des entrelacements de branches, l’élan des peupliers droits.  Les maraîchers ont peut-être les plus belles maisons de la campagne québécoise.  Nulle région n’exprime si bien, tout à la fois, l’aisance et le prix de l’aisance.

 

Voici des galeries spacieuses tout au long de la route, mais c’est peut-être le seul endroit de la province où, à la brunante, on ne voit pas les filles de la maison faisant aller du pied leur berceuse.  Les filles, quand le soir tombe, sont encore aux champs, lasses sous ces grands chapeaux qui pointent comme des champignons au long des rangs.

 

Ces petites fermes, qu’on dirait taillées dans une pelouse souple, ces petites fermes de trente, quarante, cinquante arpents, valent jusqu’à douze mille et même quinze mille dollars.  Mais la machine n’est presque d’aucun secours à ceux qui les exploitent.  Ces jolis biens coûtent cher en travail des bras.  Ici, on peine tout autant, plus, au fond, que  les concessions de souche et de savane.  Les mauvaises années aiguillonnent les maraîchers; les bonnes années encore plus.  L’ambition est un maître plus dur que la pauvreté.

 

Le grondement de la ville s’en venait maintenant à notre rencontre, mais la campagne, jusqu’aux premiers cabarets de la route du nord, travaillait.  A une heure de Downtown, avec ses portails de cinéma, ses affiches géantes et son énorme roulement, les maraîchers épuisaient les derniers rayons du jour confondus à la couleur de la terre qu’ils fouillaient, lignée ininterrompue, restée terrienne jusque dans ses moelles et qui n’a pris de la ville ni ses distractions, ni ses habitudes, ni ses plaisirs, mais qui entend parfaitement son conseil : « Produis plus vite, hâte-toi, dépêche-toi ».

 

     -Vous reposez-vous quelquefois? Ai-je demandé au père Coya.

 

     -Oui… l’hiver… m’a-t-il répondu laconiquement.

 

 

                                                 *    *    *

 

 

Vers elle, la ville, incendiant l’horizon de ses milliers de lueurs, la grande demandeuse, nous roulions, aspirés déjà par l’haleine de ses pavés chauds.  Des camions nous dépassaient, de lourds canevas tendus sur leurs chargements de légumes.  La plupart nous croisaient, revenant, allégés, de la vieille place Bonsecours.

 

Pour le père Coya, cette route qu’il suivait, c’était bien uniquement la route du marché.  Et je crois bien qu’à moi aussi, elle ne cessera maintenant d’apparaître telle : la grand-route de l’approvisionnement.

 

Comme un veilleur qui surveille les récifs de son bateau, le père Coya plongeait la vue sur les embarras de la route et, prudent, naviguait à petits tours de volant.

 

Il avait toujours, depuis le temps qu’il venait au marché, et même à l’époque où il accomplissait le voyage en charrette –partant alors tôt l’après-midi pour arriver vers le soir à la rue Bonsecours-, suivi exactement le même chemin, bifurquant peu après le pont Viau vers la rue Sainte-Hubert, à l’aise dans cette rue encore paisible par endroits et où le treillage des feuilles devant les fenêtres illuminées des demeures tranquilles, les branches doucement répandues dans la lueur des réverbères ne l’éloignaient point trop de sa campagne.

 

Au fond, lui qui venait en ville deux ou trois fois par semaine, davantage aux jours de la plus intense production maraîchère, ne connaissait de la métropole que cette route précise, toujours la même, sans écarts possibles, et, au bout de ce trajet familier, les dômes, les clochers qui signalaient l’entrée du marché.  D’ailleurs, tous ces gens de Sainte-Rose, de Sainte-Dorothée, de Saint-Eustache, de la Côte-de-Liesse, lorsqu’ils démarrent vers la ville, le matin ou le soir, ne parlent point de se rendre à Montréal, mais

« d’aller au marché ».

 

     Pour eux, la ville a un nom : Bonsecours.

pettes de gros coutil.  Garçons ou filles, les enfants sont de la richesse pour les maraîchers.  Et les enfants, plus tard, estimeront ainsi, en paires de bras, en support certain, leurs filles, leurs fils, tant les années ont fait solidaires et inchangées ces générations de paysans maraîchers.

 

Nous laissions une famille aux champs, dans une coulée fraîche, nous grimpions un talus et nous découvrions un autre groupe de travailleurs où il était impossible de distinguer les hommes et les femmes.  Le dimanche seulement, chacun reprend le costume, les manières de son sexe.  Alors les jeunes gens maraîchers courtisent les jeunes filles maraîchères, et, à la chaîne qui lie ce petit peuple tenace à la terre, s’ajoute un autre anneau solide.

 

Pendant une demi-heure de route, je ne me rappelle pas avoir vu une seule silhouette prenant le frais sur le pas de la porte.  Le paysage se déroulait comme une toile de fond sur laquelle un peintre aurait représenté, à intervalles réguliers, les mêmes personnages dans la même attitude.

 

Des maisons défilaient aussi qui étaient gracieuses et de belle apparence, des vieilles demeures selon le goût moderne, avec parfois des portes peintes qui rappellent les porches coloniaux, des heurtoirs de cuivre, et, toujours des vitrages clairs, luisants où se mirent des entrelacements de branches, l’élan des peupliers droits.  Les maraîchers ont peut-être les plus belles maisons de la campagne québécoise.  Nulle région n’exprime si bien, tout à la fois, l’aisance et le prix de l’aisance.

 

Voici des galeries spacieuses tout au long de la route, mais c’est peut-être le seul endroit de la province où, à la brunante, on ne voit pas les filles de la maison faisant aller du pied leur berceuse.  Les filles, quand le soir tombe, sont encore aux champs, lasses sous ces grands chapeaux qui pointent comme des champignons au long des rangs.

 

Ces petites fermes, qu’on dirait taillées dans une pelouse souple, ces petites fermes de trente, quarante, cinquante arpents, valent jusqu’à douze mille et même quinze mille dollars.  Mais la machine n’est presque d’aucun secours à ceux qui les exploitent.  Ces jolis biens coûtent cher en travail des bras.  Ici, on peine tout autant, plus, au fond, que  les concessions de souche et de savane.  Les mauvaises années aiguillonnent les maraîchers; les bonnes années encore plus.  L’ambition est un maître plus dur que la pauvreté.

 

Le grondement de la ville s’en venait maintenant à notre rencontre, mais la campagne, jusqu’aux premiers cabarets de la route du nord, travaillait.  A une heure de Downtown, avec ses portails de cinéma, ses affiches géantes et son énorme roulement, les maraîchers épuisaient les derniers rayons du jour confondus à la couleur de la terre qu’ils fouillaient, lignée ininterrompue, restée terrienne jusque dans ses moelles et qui n’a pris de la ville ni ses distractions, ni ses habitudes, ni ses plaisirs, mais qui entend parfaitement son conseil : « Produis plus vite, hâte-toi, dépêche-toi ».

 

     -Vous reposez-vous quelquefois? Ai-je demandé au père Coya.

 

     -Oui… l’hiver… m’a-t-il répondu laconiquement.

 

 

                                                 *    *    *

 

 

Vers elle, la ville, incendiant l’horizon de ses milliers de lueurs, la grande demandeuse, nous roulions, aspirés déjà par l’haleine de ses pavés chauds.  Des camions nous dépassaient, de lourds canevas tendus sur leurs chargements de légumes.  La plupart nous croisaient, revenant, allégés, de la vieille place Bonsecours.

 

Pour le père Coya, cette route qu’il suivait, c’était bien uniquement la route du marché.  Et je crois bien qu’à moi aussi, elle ne cessera maintenant d’apparaître telle : la grand-route de l’approvisionnement.

 

Comme un veilleur qui surveille les récifs de son bateau, le père Coya plongeait la vue sur les embarras de la route et, prudent, naviguait à petits tours de volant.

 

Il avait toujours, depuis le temps qu’il venait au marché, et même à l’époque où il accomplissait le voyage en charrette –partant alors tôt l’après-midi pour arriver vers le soir à la rue Bonsecours-, suivi exactement le même chemin, bifurquant peu après le pont Viau vers la rue Sainte-Hubert, à l’aise dans cette rue encore paisible par endroits et où le treillage des feuilles devant les fenêtres illuminées des demeures tranquilles, les branches doucement répandues dans la lueur des réverbères ne l’éloignaient point trop de sa campagne.

 

Au fond, lui qui venait en ville deux ou trois fois par semaine, davantage aux jours de la plus intense production maraîchère, ne connaissait de la métropole que cette route précise, toujours la même, sans écarts possibles, et, au bout de ce trajet familier, les dômes, les clochers qui signalaient l’entrée du marché.  D’ailleurs, tous ces gens de Sainte-Rose, de Sainte-Dorothée, de Saint-Eustache, de la Côte-de-Liesse, lorsqu’ils démarrent vers la ville, le matin ou le soir, ne parlent point de se rendre à Montréal, mais

« d’aller au marché ».

 

     Pour eux, la ville a un nom : Bonsecours.