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Texte de l'article intégral

Le Bulletin des Agriculteurs

Avant de devenir l’auteur à succès bien connu, Gabrielle Roy a œuvrée comme journaliste. En octobre 1944, elle propose à ses lecteurs de découvrir une journée au marché dans la vie d’un agriculteur. (page 3)


au bas du marché avec leur chargement de patates, et à la lente rumination des chevaux dételés, logés pour la nuit dans les anciennes écuries de Bonsecours que certains colporteurs, au matin, utilisent encore comme abri pour leurs bêtes.

 

Les chevaux d’autrefois qui fournissaient des trottes si longues, et les charrettes d’autrefois, et les maraîchers d’autrefois avec leurs grandes moustaches drues et sévères, les matins aussi d’autrefois, les paris normands, l’effervescence de la vieille place quand s’y amenaient les dames de jadis, retenant leurs jupes amples, promenant dams la foule leurs chapeaux à brides, tout cela je le voyais à travers un homme tombant de fatigue, fidèle à sa destinée et qui s’endormait à demi étendu sur la banquette de son camion.

 

Avant de crouler dans le sommeil, le père Coya m’avait donné l’adresse d’une pension non loin du marché, car ce soir, non, je ne voulais pas quitter ce coin de la ville qui me paraissait, ainsi que certains êtres à des moments d’aveu, prêt à se confier, à se raconter lui-même si je voulais bien lui accorder toute mon attention.

 

Je m’en allai donc vers une de ces maisons bâties sur la place, tenue par une dame de la campagne à l’usage des gens de la terre qui envahissent Bonsecours le soir ou à l’aube, de ces maraîchers un peu dépaysés lorsqu’ils sentent la ville se refermer sur eux et qui trouvent dans cette pension, et nulle part ailleurs, leur langage, les mets de la ferme, et l’atmosphère même de leur village.

 

 

                                                   *       *       *

 

 

Je m’éveillai à cinq heures et demie à la grande rumeur qui venait déjà du marché.  J’avais demeuré des années en ville sans jamais rien connaître  de cette prodigieuse animation qui s’empare de Bonsecours aux petites heures du matin, rejaillit en crépitement de sons sur les façades de ces vieux gîtes pour matelots et paysans tout autour de la place, et dont le vibrant appel, il me semble, devrait réveiller tout ce qui, au spectacle de la vie, trouve matière de joie.

 

 J’avais à rattraper beaucoup de temps perdu; je descendis en hâte et pris une tasse de café dans un petit restaurant du marché, tout rempli déjà de bâillements sonores, de mots paysans, de trognes qui sentaient l’oignon, de petits Juifs que leurs affaires amenaient en vitesse dans ce quartier et de grands gaillards roux aux bras ronds et tatoués, descendus en droite ligne de quelque cargo ancré au port.  Il y avait, au fond de la salle, un petit monsieur que je devais retrouver un peu plus tard au marché, dans un emploi bien pittoresque, mais dont j’étais loin encore de deviner la nature.  Tout sec, la figure glabre sous un canotier à la Maurice Chevalier, droit comme un petit frêne de ruisseau, les manches de son veston de lustrine noire un peu usées aux coudes, il buvait son café bouillant à petites lampées en consultant parfois sa montre.  Enfin, il se leva et je vis qu’il portait en bandoulière un sac de cuir qui s’agitait, gaillardement, à chacun de ses pas, sur sa petite personne maigre, sautillante et incroyablement agile.  Sans cesse, il avait l’air de retenir l’envie de courir.

 

 

 

Cependant, le bar-casse-croûte se vidait et se remplissait aussi vite.  Des campagnards entraient que leur pas même trahissait, large et pesant comme s’il parcourait des sillons.  Ceux-là mangeaient leurs œufs sur le plat en trois bouchées; puis arrivaient des messieurs bien mis, en complets gris pâle, cravatés.  C’étaient des grossistes qui avalaient leur petit déjeuner tout en crayonnant sans répit sur une feuille de carnet des chiffres ayant trait à leurs affaires.

 

Au comptoir fumant, à cette heure si matinale, des êtres pris de tous les échelons de la société, depuis les cochers dont la tête oscille toujours un peu de côté comme sous le poids des ballots,  depuis les cireurs de bottes qui ne demandaient qu’un café, ayant leurs sandwichs enveloppés de papier gras, jusqu’aux légumiers en gros de la rue Notre-Dame.

 

Je sortis sur la place.  Elle alternait déjà les couleurs, les mouvements rapides, telles ces belles fêtes foraines où on ne sait où aller, tant elles jettent plusieurs invitations à la fois.

 

Les fleuristes occupaient leur poste derrière les étalages de pensées et de bégonias.  Et, plus loin, côte à côte, rangés tout au long de l’allée centrale, avec leurs chargements disposés à l’arrière du coffre, les camions formaient une suite de baraques qui attiraient, chacune, un rassemblement.  Des colporteurs se frayaient un chemin à travers ces groupes, hissant sur leurs épaules des caisses qui laissaient entrevoir, par leurs fentes, le vert des laitues, le rouge vif des radis.  Et l’on voyait, au-dessus des corps penchés, à la place de la tête, d’énormes bottes de rhubarbe qui semblaient flotter toutes seules et descendre les pentes avec une vitesse accrue.

 

Les marchands juifs gesticulaient, des rouleaux de piastres à la main.  Voyez toutes les nations avec l’attitude qui leur est propre dans le marchandage.  L’acheteur canadien-français a l’œil vif, et le rire comme un soufflet, cruel et blagueur, quand il estime surélevés les prix du maraîcher.  Le légumier chinois a les paupières langoureuses, les mains pendantes , sans mouvements, et il regarde, compare les étalages sans se fâcher ni s’enflammer.  Les Arméniens ont déjà plus de gestes, plus de passion.  Et les Juifs sortent de l’argent de toutes leurs poches à la fois, et le glissent sous le nez des vendeurs, et le leur font flairer comme s’il avait une odeur particulière.

 

Je me heurtai à une Syrienne, maîtresse d’une pension située rue Saint-Jacques et qui vient tous les matins, à ce qu’on dit, racler les fonds de camions, les radis détachés de leurs bottes, les feuilles de laitue défraîchies, tirant de ce côté, avançant de celui-là, et qui finit par rapporter, contre un petit cinq ou dix cents, de quoi nourrir deux jours à l’herbe et aux feuilles toute sa bande.

 

         

 

 

 

 

 

 

J’atteignis le camion du père Coya.  Il avait disposé avantageusement ses produits saisonniers à l’arrière du camion, et s’y montrait lui-même, assis, fumant sa pipe comme au seuil de sa petite maison de Sainte-Rose.  A sa droite, c’était un gros de Terrebonne, puissant de muscles, dont la corpulence tenait mal en place sur un tabouret de trayeur, mais qui dirigeait sur le petit Juif baragouinant à ses pieds « Five rhubarbs for a dolllar…come on, five for a dollar…nice, new dollar… » un regard aussi superbe que celui d’un lion agacé par une mouche.

 

L’Israélite, tenace, glissait dans la paume du gros de Terrebonne  une piastre que le bonhomme ne regardait, ni ni rejetait, ni ne prenait, que tout simplement il ignorait en grattant ses jambes étendues, sa nuque sous le chapeau de paille et, soudain, en levant le nez pour examiner au loin, avec intérêt, quelque point du firmament où il ne se passait rien.

 

Alors, le petit marchand levantin interpella le père Coya :

 

        -You, disait-il, five for a dollar, five for a dollar…

 

Mais il ne devait pas obtenir de rabais ici plus qu’ailleurs,.  Visiblement les deux maraîchers s’épaulent.  Entre ces gens de la terre qui aiment frayer chacun pour soi dans la

au bas du marché avec leur chargement de patates, et à la lente rumination des chevaux dételés, logés pour la nuit dans les anciennes écuries de Bonsecours que certains colporteurs, au matin, utilisent encore comme abri pour leurs bêtes.

 

Les chevaux d’autrefois qui fournissaient des trottes si longues, et les charrettes d’autrefois, et les maraîchers d’autrefois avec leurs grandes moustaches drues et sévères, les matins aussi d’autrefois, les paris normands, l’effervescence de la vieille place quand s’y amenaient les dames de jadis, retenant leurs jupes amples, promenant dams la foule leurs chapeaux à brides, tout cela je le voyais à travers un homme tombant de fatigue, fidèle à sa destinée et qui s’endormait à demi étendu sur la banquette de son camion.

 

Avant de crouler dans le sommeil, le père Coya m’avait donné l’adresse d’une pension non loin du marché, car ce soir, non, je ne voulais pas quitter ce coin de la ville qui me paraissait, ainsi que certains êtres à des moments d’aveu, prêt à se confier, à se raconter lui-même si je voulais bien lui accorder toute mon attention.

 

Je m’en allai donc vers une de ces maisons bâties sur la place, tenue par une dame de la campagne à l’usage des gens de la terre qui envahissent Bonsecours le soir ou à l’aube, de ces maraîchers un peu dépaysés lorsqu’ils sentent la ville se refermer sur eux et qui trouvent dans cette pension, et nulle part ailleurs, leur langage, les mets de la ferme, et l’atmosphère même de leur village.

 

 

                                                   *       *       *

 

 

Je m’éveillai à cinq heures et demie à la grande rumeur qui venait déjà du marché.  J’avais demeuré des années en ville sans jamais rien connaître  de cette prodigieuse animation qui s’empare de Bonsecours aux petites heures du matin, rejaillit en crépitement de sons sur les façades de ces vieux gîtes pour matelots et paysans tout autour de la place, et dont le vibrant appel, il me semble, devrait réveiller tout ce qui, au spectacle de la vie, trouve matière de joie.

 

 J’avais à rattraper beaucoup de temps perdu; je descendis en hâte et pris une tasse de café dans un petit restaurant du marché, tout rempli déjà de bâillements sonores, de mots paysans, de trognes qui sentaient l’oignon, de petits Juifs que leurs affaires amenaient en vitesse dans ce quartier et de grands gaillards roux aux bras ronds et tatoués, descendus en droite ligne de quelque cargo ancré au port.  Il y avait, au fond de la salle, un petit monsieur que je devais retrouver un peu plus tard au marché, dans un emploi bien pittoresque, mais dont j’étais loin encore de deviner la nature.  Tout sec, la figure glabre sous un canotier à la Maurice Chevalier, droit comme un petit frêne de ruisseau, les manches de son veston de lustrine noire un peu usées aux coudes, il buvait son café bouillant à petites lampées en consultant parfois sa montre.  Enfin, il se leva et je vis qu’il portait en bandoulière un sac de cuir qui s’agitait, gaillardement, à chacun de ses pas, sur sa petite personne maigre, sautillante et incroyablement agile.  Sans cesse, il avait l’air de retenir l’envie de courir.

 

 

 

Cependant, le bar-casse-croûte se vidait et se remplissait aussi vite.  Des campagnards entraient que leur pas même trahissait, large et pesant comme s’il parcourait des sillons.  Ceux-là mangeaient leurs œufs sur le plat en trois bouchées; puis arrivaient des messieurs bien mis, en complets gris pâle, cravatés.  C’étaient des grossistes qui avalaient leur petit déjeuner tout en crayonnant sans répit sur une feuille de carnet des chiffres ayant trait à leurs affaires.

 

Au comptoir fumant, à cette heure si matinale, des êtres pris de tous les échelons de la société, depuis les cochers dont la tête oscille toujours un peu de côté comme sous le poids des ballots,  depuis les cireurs de bottes qui ne demandaient qu’un café, ayant leurs sandwichs enveloppés de papier gras, jusqu’aux légumiers en gros de la rue Notre-Dame.

 

Je sortis sur la place.  Elle alternait déjà les couleurs, les mouvements rapides, telles ces belles fêtes foraines où on ne sait où aller, tant elles jettent plusieurs invitations à la fois.

 

Les fleuristes occupaient leur poste derrière les étalages de pensées et de bégonias.  Et, plus loin, côte à côte, rangés tout au long de l’allée centrale, avec leurs chargements disposés à l’arrière du coffre, les camions formaient une suite de baraques qui attiraient, chacune, un rassemblement.  Des colporteurs se frayaient un chemin à travers ces groupes, hissant sur leurs épaules des caisses qui laissaient entrevoir, par leurs fentes, le vert des laitues, le rouge vif des radis.  Et l’on voyait, au-dessus des corps penchés, à la place de la tête, d’énormes bottes de rhubarbe qui semblaient flotter toutes seules et descendre les pentes avec une vitesse accrue.

 

Les marchands juifs gesticulaient, des rouleaux de piastres à la main.  Voyez toutes les nations avec l’attitude qui leur est propre dans le marchandage.  L’acheteur canadien-français a l’œil vif, et le rire comme un soufflet, cruel et blagueur, quand il estime surélevés les prix du maraîcher.  Le légumier chinois a les paupières langoureuses, les mains pendantes , sans mouvements, et il regarde, compare les étalages sans se fâcher ni s’enflammer.  Les Arméniens ont déjà plus de gestes, plus de passion.  Et les Juifs sortent de l’argent de toutes leurs poches à la fois, et le glissent sous le nez des vendeurs, et le leur font flairer comme s’il avait une odeur particulière.

 

Je me heurtai à une Syrienne, maîtresse d’une pension située rue Saint-Jacques et qui vient tous les matins, à ce qu’on dit, racler les fonds de camions, les radis détachés de leurs bottes, les feuilles de laitue défraîchies, tirant de ce côté, avançant de celui-là, et qui finit par rapporter, contre un petit cinq ou dix cents, de quoi nourrir deux jours à l’herbe et aux feuilles toute sa bande.

 

         

 

 

 

 

 

 

J’atteignis le camion du père Coya.  Il avait disposé avantageusement ses produits saisonniers à l’arrière du camion, et s’y montrait lui-même, assis, fumant sa pipe comme au seuil de sa petite maison de Sainte-Rose.  A sa droite, c’était un gros de Terrebonne, puissant de muscles, dont la corpulence tenait mal en place sur un tabouret de trayeur, mais qui dirigeait sur le petit Juif baragouinant à ses pieds « Five rhubarbs for a dolllar…come on, five for a dollar…nice, new dollar… » un regard aussi superbe que celui d’un lion agacé par une mouche.

 

L’Israélite, tenace, glissait dans la paume du gros de Terrebonne  une piastre que le bonhomme ne regardait, ni ni rejetait, ni ne prenait, que tout simplement il ignorait en grattant ses jambes étendues, sa nuque sous le chapeau de paille et, soudain, en levant le nez pour examiner au loin, avec intérêt, quelque point du firmament où il ne se passait rien.

 

Alors, le petit marchand levantin interpella le père Coya :

 

        -You, disait-il, five for a dollar, five for a dollar…

 

Mais il ne devait pas obtenir de rabais ici plus qu’ailleurs,.  Visiblement les deux maraîchers s’épaulent.  Entre ces gens de la terre qui aiment frayer chacun pour soi dans la